Êtes-vous libres ou dépendants?
Je partage ici une réflexion issue d’échanges avec mes patients.
Quelques-uns, une minorité à vrai dire, m’ont fait part de leur souhait d’être vaccinés contre la covid-19 dans le but de retrouver le plus rapidement possible leur « vie d’avant ».
Ce peut être des personnes jeunes ou d’âge mûr, peu importe. Le désir de retrouver la « vie d’avant » est vif et sans doute proportionnel au ras-le-bol face à une situation enlisée, un an après le premier confinement. Ce désir est également alimenté par les médias qui se font le relais des politiques sanitaires. Je m’abstiens ici de me prononcer sur ces politiques. Je ne discute pas non plus des motivations purement sanitaires pour lesquelles certaines personnes choisissent de se faire vacciner. Par contre j’émets de sérieux doutes quant au fait de vouloir par ce biais retrouver la « vie d’avant ». Voilà pourquoi:
- Depuis 60 ans (comptez le début des années 1960), la société de consommation a encouragé et exacerbé les instincts primaires (pulsions, impulsivité, compulsions), dans le seul but de créer des dépendances. Les industries les plus puissantes sont le reflet des dépendances les plus tenaces et étendues que nous connaissons: alimentaires, technologiques, du divertissement, médicamenteuses et médicales, soins et beauté… Toutes ces industries fonctionnent de la même manière: 1) elles captent notre attention – donc notre énergie et notre argent, 2) font appel à nos émotions primaires – en alimentant notamment la peur du manque ou de la perte, ainsi que nos besoins affectifs (via nos attachements), 3) proposent des objets de consommation qui créent des schémas mentaux et physiologiques enfermants, c’est-à-dire des conditionnements qui nous poussent, souvent au-delà de notre volonté, à consommer toujours plus de ces objets de plaisir.
Qu’il s’agisse de tel aliment qui nous fait saliver, de tel jeu vidéo auquel on est accro, de la chaîne de streaming qui nous lie par abonnement, de la pilule machin censée nous faire maigrir ou nous aider à dormir, de la crème anti-rides ou du fantastique docteur Knock qui nous soulage l’âme et les articulations, force est de constater qu’un nombre incroyable d’heures s’écoulent dans nos vies autour de plaisirs aussi vains qu’éphémères, fabriqués par autrui et ne profitant financièrement qu’à autrui. - En clair, nous avons fondé notre société sur les mécanismes de la gratification immédiate, pilotée par le cerveau reptilien et limbique. C’est là que se logent nos dépendances individuelles et nos dérives collectives: « du pain et des jeux », c’est bien aujourd’hui que ça se passe. Alors quand on nous promet qu’en échange de telle substance médicamenteuse nous allons renouer avec la « liberté » de consommer, tous mes voyants virent au rouge. Vous y croyez vous, qu’une substance fabriquée industriellement et dont on sera durablement dépendant puisse nous faire renouer avec une forme ou l’autre de liberté? Si votre réponse est oui, alors le psy que je suis vous dit: vous délirez. Pourquoi? Parce que le sentiment de liberté n’est pas atteint par l’accumulation des dépendances, mais par leur élimination. L’élimination des dépendances (et des conditionnements qui vont avec) s’appelle plus précisément « émancipation ».
- La vraie liberté est une des caractéristiques fondamentales de l’esprit humain et elle se manifeste lorsqu’on s’émancipe des conditionnements mentaux notamment. On l’atteint principalement de deux manières: 1) par l’élimination consciente des conditionnements qui nous maintiennent dans l’illusion de l’égo (l’idée que notre être se limite à des processus physiques et mentaux), et 2) par la reliance à notre être essentiel ou Soi.
La psychologie a intégré depuis peu des pratiques comme la pleine conscience (mindfulness) et les techniques méditatives en général, lesquelles visent à la fois la reliance au Soi et l’émancipation des conditionnements.
Ce faisant, elles permettent d’atteindre le sentiment de complétude, un autre terme pour le bonheur. C’est un état qui mûrit lentement au fil de la vie et n’a rien à voir avec l’accumulation des plaisirs immédiats. - Les études sur l’intelligence émotionnelle montrent que soit on maîtrise nos émotions, soit ce sont les émotions qui nous maîtrisent. La capacité à réguler ses émotions, essentielle pour sortir des dépendances, passe par le néo-cortex. L’éducation et le style de vie sont des facteurs clés dans le développement des facultés cérébrales supérieures qui favorisent la régulation des émotions, depuis l’enfance et tout au long de la vie. Or les industries incitent à des rapports sociaux et à des styles de vie délétères, en court-circuitant le néo-cortex par les instincts bruts (peurs, attachements, violence). Je vois ainsi des avantages psychologiques et moraux à renoncer à la « vie d’avant ».
- Certains conditionnements qu’on appelle « bonnes habitudes » méritent d’être développés et soutenus car ils contribuent à rendre notre vie harmonieuse. « Harmonieuse » indique simplement une vie faite d’équilibres, de juste milieu dans divers domaines. Je propose pour cela une recette simple: faites en sorte que votre vie soit faite d’une part de consommation, et de quatre parts de production ou de réalisation personnelle. Par exemple, pour 1 heure d’écran, consacrez 4 heures à produire, exercer ou créer quelque chose dans un domaine de prédilection qui vous est propre. Ce faisant, votre énergie augmentera, votre réelle satisfaction et votre motivation également, car vous stimulerez le sentiment de contribution tout en renouant avec votre pouvoir propre (celui que vous perdez lorsque vous dilapidez votre énergie vitale en courant derrière des objets de plaisirs dont vous êtes dépendants).
- « On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, » disait Confucius. Sous cet angle, la quête de la « vie d’avant » est illusoire, voire contre-productive. Qu’il s’agisse du monde autour de nous ou de nous-mêmes, le changement advient et ce qui était n’est plus. Nous espérons retourner bientôt au restaurant, aller au concert ou au cinéma, transpirer dans un fitness ou soutenir notre équipe favorite. Ces loisirs correspondent à une normalité légitime. Nous voulons retrouver une normalité débarrassée d’un certain nombre d’entraves et de contraintes. La qualifier de liberté est toutefois un abus de langage, à plus forte raison si elle devait être conditionnée par une substance médicamenteuse et un laisser-passer. Ce scénario ne serait, comme je le disais plus tôt, qu’une nouvelle dépendance, voire une supra-dépendance permettant de faire fonctionner toutes les autres dépendances. Cette pseudo-normalité n’est donc pas souhaitable, car contre-nature et donc pas viable.
Puisse la vie vous conduire inconditionnellement à la complétude.
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2 commentaires
Raucaz
Merci Luca. En ces instants diffciles où de l’autre côté de la frontière nous glissons vers la vaccination obligtoire (je tiens à signaler que je ne suis pas anti-vax mais que l’atteinte portée à nos libertés individuelles me préoccupe grandement), cet article tombe à point pour soutenir mes deux ados qui expriment une peur quand à leur vaccination incitée. Avec cet article, je peux les aider à comprendre ce que veut dire » plaisirs immédiats », « intelligence émotionnelle », « conditionnement » et esprit libre. Merci beaucoup, car j’ai à coeur sans les influencer mais tout en les rassurant, qu’ils puissent trouver leur propre réponse dans ce que tu nommes la reliance au soi: gratitude !
Luca
Merci Edwige pour ton commentaire. 🙂 Et courage pour la vie de l’autre côté de la frontière, courage à tous ceux dont les enfants et les jeunes construisent leur vie maintenant. Une bonne guidance par une boussole interne solide est plus que jamais nécessaire.