Livres

Contre la pollution du moi

J’ai une admiration non contenue pour un homme, un vrai: Jacques Lusseyran. Cet homme frappé par accident de cécité à l’âge de 8 ans, résistant dès 1941 alors qu’il n’a que 17 ans, déporté à Buchenwald en 1944-45, brillant philosophe, migrant, conférencier, écrivain… et parti trop tôt – ou alors assez tôt – de ce monde, nous a laissé quelques écrits d’une profondeur émouvante. Il fait partie de ces êtres qui ont connu l’obscurité comme la lumière la plus complète.

J’ai « connu » Lusseyran un peu par hasard, comme quand la vie vous met dans les mains un livre que vous deviez lire absolument sans l’avoir recherché pour autant. Ce livre et récit autobiographique s’intitule « Et la lumière fut ». Je le conseille souvent à mes patients et relations, car c’est un témoignage de résilience les plus intenses qu’il m’ait été donné de lire.

J’ai tiré aujourd’hui de ma bibliothèque cet autre livre de l’auteur: « La lumière dans les ténèbres. Contre la pollution du moi. » Le titre original anglais est un jeu de mots: Against the pollution of the I, où ce « I » (le moi) est un homophone de « Eye » (l’oeil).

Alors, j’ouvre le livre au hasard et je tombe sur ce passage:

« Il me semble que nous ne vivons plus que de chiffres et qu’à chacun nous donnons les privilèges d’un dieu. L’étrange mythologie que la nôtre ! Mais si du moins nous savions que c’est une mythologie – et très primitive !

L’homme moyen n’existe pas. Tout le monde le sait, et les statisticiens tous les premiers. C’est pourtant à ce non-homme que nous donnons la plupart de nos soins. »

Wow! L’exclamation s’échappe de ma bouche, tant le propos résonne avec la situation que nous vivons depuis mars 2020. Lusseyran n’était pas seulement lucide, mais visionnaire. Je prends le parti de restituer ici une portion significative de ce texte qui nous alerte sur notre déshumanisation par le biais des algorithmes (de la statistique, de la machine):

« Il n’y aura bientôt plus un pouce de notre espace intérieur qui ne soit piétiné chaque jour. (…)

Tout cela ne serait pas très grave si les hommes n’étaient que des machines. Mais il se trouve qu’ils sont un peu autre chose, car ils possèdent un moi. Et le moi a ses règles. Employons un autre mot : le moi a ses conditions de croissance. Il se nourrit uniquement des mouvements qu’il fait. Ceux que d’autres font à sa place, loin de l’aider, l’appauvrissent.

S’il n’a pas fait de lui-même la moitié du chemin vers les choses, les choses le repoussent, elles le réduisent, elles n’ont de cesse qu’il ne s’absente et qu’il ne meure. Ce fait très simple, la psychologie objective aurait sans doute bien de la peine à le prouver. Mais qui parle ici de psychologie ? La mort du moi est un fait d’expérience. Et si cette expérience, la plupart de nos contemporains ne la font déjà plus, n’est-ce pas parce que leur moi les a fuis déjà ?

Les conditions de croissance sont sévères. Elles le sont pour tout ce qui vit. Nous venons de découvrir qu’elles l’étaient pour les bêtes et les plantes, pour l’air et pour les eaux. Mais le moi, le moi humain est le plus instable de nos biens. Et les ravages sur lui de la pollution vont si vite qu’on ne les nomme déjà plus. C’est pire : on leur donne d’autres noms.

Tout le monde aujourd’hui, par exemple, respecte l’opinion publique – ou fait semblant. Les sondages d’opinion sont en voie, nous le savons tous, de remplacer les conversations. On interroge les gens sur tout, mais on les interroge par classes sociales, par groupes d’âge, par unités professionnelles, par unités géographiques. Et on publie leurs réponses, toutes leurs réponses en pourcentages. Un jour, n’en doutez pas, on sondera l’opinion pour savoir s’il faut encore se marier ; un jour plus lointain (mais plus proche peut-être que nous ne le pensons) pour savoir s’il vaut encore la peine de vivre. Car on croit aux réponses. Finalement, on y croit. Et je ne rencontre plus que des poignées de gens, de-ci de-là, pour soupçonner que les statistiques ne sont pas des réponses.

Une majorité, une moyenne, ce ne sont pas des réalités ! Ce ne sont des réalités que pour l’intelligence abstraite, c’est-à-dire pour la manipulation des foules – je veux dire de leur inconscient. Pour le moi, ce n’est rien. C’est à peine une constatation. Le moi, s’il ne dort pas tout à fait, sait qu’une vérité ne consiste jamais dans ce que la plupart des gens font ou disent. Il sait qu’une vérité, c’est ce qui apparaît à la pointe extrême de chaque expérience, d’une expérience faite personnellement et jusqu’au bout. Il sait que l’utilité, la légitimité d’un comportement ne dépend à aucun degré du nombre de fois que ce comportement est pratiqué.

Il me semble que nous ne vivons plus que de chiffres et qu’à chacun nous donnons les privilèges d’un dieu. L’étrange mythologie que la nôtre ! Mais si du moins nous savions que c’est une mythologie – et très primitive !

L’homme moyen n’existe pas. Tout le monde le sait, et les statisticiens tous les premiers. C’est pourtant à ce non-homme que nous donnons la plupart de nos soins. L’autre, celui qui est capable de changement, celui qui, se découvrant moyen, ne supporterait pas cet état, celui qui ne dirait « je sais » que si c’était lui qui savait, il étouffe. Il s’enfouit chaque jour davantage sous l’avalanche des faits collectifs. Et bientôt, si nous ne travaillons pas avec l’acharnement d’un sauve-qui-peut, la vérité ne sera plus que ce que le plus grand nombre pense ; le bien ce que le plus grand nombre fait. Pour une fois, moi qui ne recommande pas l’angoisse, je dis : « Soyons angoissés ! ».

Ne nous y trompons pas : c’est la guerre contre le moi. Et ceux-là mêmes qui, traditionnellement, vivaient le plus près du moi, qui en étaient comme les conservateurs et les prophètes, je veux dire les intellectuels et les artistes, nous les voyons aujourd’hui, par bandes entières, rejoindre l’armée des agresseurs. (…)

Les intellectuels, par dizaines, ne s’occupent plus du contenu de la pensée, mais de sa forme. Ils ne se soucient plus du rapport qui existe entre celui qui pense et ce qui est pensé, mais de tout ce qui, selon eux, existe sans nous : les méthodes, les structures. Et les conséquences de ce choix vont jusqu’aux détails concrets ; je vois se multiplier les études pédagogiques dans lesquelles il n’y a plus de maître ni d’élève, mais une troisième réalité – celle-là dépourvue de moi : un ordre de phénomènes, un système. Bref, on court vers l’objet, vers la machine. On veut oublier celui pour qui la machine est faite (oui, même la machine de l’univers). On donnerait cher pour se débarrasser enfin de ce hasard encombrant, de cet imprévu obstiné qu’est l’homme, de ce risque impossible à programmer qu’est le moi dans l’homme. »

In: Jacques, LUSSEYRAN. La lumière dans les ténèbres. Contre la pollution du moi. (French Edition). Editions Triades.

En guise de conclusion provisoire, je vous fais une invitation: lorsqu’on vous parle de balance bénéfices-risques, pensez à ce que nous dit Lusseyran sur notre statut d’humains.

Je me réjouis de vous faire découvrir prochainement un passage significatif de « Et la lumière fut ».

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