Histoires

Histoire de l’eau qui rendit les hommes fous


Quand les eaux furent changées

(Un conte soufi suivi de son interprétation)

«En des temps très anciens, Khidr, le Maître de Moïse, donna un jour cet avertissement à l’humanité : à une certaine date, toute l’eau disparaîtrait de la terre, hormis celle qui aurait été spécialement mise en réserve. Elle serait alors remplacée par une eau différente qui rendrait les hommes fous.

Il ne se trouva qu’un homme pour entendre le sens de ce conseil. Il recueillit de l’eau et se rendit en un lieu sûr où il l’emmagasina ; puis il attendit que changeât la nature de l’eau.

A la date fixée, les rivières cessèrent de couler, les puits se tarirent et l’homme qui avait entendu, voyant ce qui arrivait, gagna alors sa retraite et but de l’eau qu’il avait préservée.

Lorsqu’il vit, de son abri, que les cascades recommençaient à jaillir, cet homme redescendit parmi les autres fils des hommes et découvrit qu’ils pensaient et parlaient désormais tout autrement et qu’ils ne gardaient aucun souvenir de ce qui était arrivé ni de l’avertissement qu’ils avaient reçu. Lorsqu’il essaya de leur parler, il s’aperçut qu’ils le prenaient pour un fou. Ils lui témoignaient de l’hostilité ou de la compassion, mais nulle compréhension.

Tout d’abord, il ne but pas une goutte de leur eau ; au lieu de cela, il retournait chaque jour à sa cachette pour y puiser dans ses réserves. Puis, finalement, il prit la décision de boire de cette eau-là, parce qu’il ne pouvait plus supporter cette impression de solitude qu’il ressentait à vivre, à se comporter et à penser d’une façon différente de celle de tous les autres. Il but donc de l’eau nouvelle et devint semblable à eux. Puis il oublia tout de sa réserve d’eau spéciale et ses compagnons commencèrent à voir en lui un fou qui aurait été miraculeusement rendu à la raison.»

(Contes derviches, de Jean Néaumet et Idries Shah, 2017)

Interprétation symbolique

Comme beaucoup de contes, celui-ci peut se lire sur plusieurs niveaux. Il s’agit là d’un niveau de lecture possible parmi d’autres.

L’eau est par nature ce qui coule de source, ici l’illusion du sens commun.

Boire tous de cette même chose qui coule de source, c’est risquer de s’exposer à la folie. C’est-à-dire de perdre sa lucidité, soit la capacité à y voir clair.

Le conte met le doigt sur la dimension collective des conditionnements, ceux-ci relevant de la substance mentale enfermée dans des schémas mécaniquement répétés (la folie).

L’avertissement porte à la fois sur les conditionnements, car ils sont enfermants sans qu’on s’en aperçoive, et sur le danger de penser tous la même chose à partir d’une source unique, car la folie s’imposerait alors comme norme.

Mais le conte nous dit aussi que la folie n’est rien à côté de la solitude que l’on peut ressentir à s’extraire des conditionnements pour penser par soi-même. C’est cette solitude qui pousse en fin de compte au conformisme. A priori, nul besoin de pression ou d’oppression sociale: dès l’instant où l’on tourne le dos aux schémas dominants, la solitude apparaît.

Cela dit, l’avertissement contient aussi sa solution: l’on échappe à la folie par une pluralité des versions de la réalité. En d’autres termes, la diversité des manières de penser assure la bonne santé mentale.

De là, je peux me demander: à chaque fois que je me sens seul, ne serais-je pas en train de devenir enfin moi-même?

* * *

Une version filmée bretonne existe de ce conte:

Une jolie illustration psychologique de l’histoire se trouve dans la vidéo ci-dessous (en langue espagnole). La professeure demande aux étudiants présents dans l’auditoire d’affirmer que la couleur du dossier qu’elle brandira est rouge (et non pas vert), lorsqu’un retardataire entrera en classe…

Un commentaire

  • Vittoria

    Merci pour ce conte et son interprétation.
    Super l’histoire du cartable rouge et vert. Dingue comme les êtres humains réagissent… ça me fait penser à Milgram.
    Bravo pour ce blog. Je me réjouis des autres articles.

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